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L’aube vide

Faible éclairage blanc n’éclairant que l’avant-scène, des piaillements d’oiseaux se font parfois entendre sur le murmure d’un cours d’eau. La silhouette d’un homme est visible au fond, il s’approche doucement. C’est un vieil homme, voûté, en pantalon bleu marine, pull marin et veste, un béret sur la tête.

Mes doigts me font mal maintenant, et ils tremblent sans que je puisse les contrôler… Si c’était la seule chose que je ne contrôle plus, mais elles sont si nombreuses.
(Retire son béret et le fait tourner entre ses mains, l’air absent.) Jasovla est mort hier soir, renversé par une de leurs machines bruyantes et rapides. Ils disent que c’est l’avenir… L’avenir, il est bien laid. Si leur modernité c’est des engins pour tuer les chats, où va-t-on ? Nulle part sûrement, comme moi. Je suis resté derrière. (Silence.) Oui je sais bien où le monde en est… (Léger rire.) Enfin non, justement. Tout va trop vite mais à l’envers, je suis dépassé.
J’étouffe tellement, au milieu de leurs grandes maisons, ces immeubles de verre et de pierre qui se dressent toujours plus haut vers le ciel. Ils ne se contentent même plus d’envahir la terre avec leurs constructions, aujourd’hui ils s’en prennent à l’air ! J’ai tant l’impression que les hommes construisent pour un futur qu’ils détruisent. C’est idiot. Et ils poussent leurs bêtises si loin. L’autre jour, des hommes sont venus me voir chez moi, ils m’ont fait une proposition pour acheter
Jemu maly jezero (1). (S’exclamant d’une voix forte.) Ma maison ! Ils voudraient que je leur vende ma maison… (Baisse de nouveau le ton.) Pour construire un nouvel immeuble, tout confort qu’ils disent. Il y en a même un qui m’a proposé d’être relogé dans l’immeuble, que je serais prioritaire sur l’achat des appartements. (Secoue la tête, énervé.) Je m’en fiche de leurs appartements avec chauffage central, antenne télévision et parabole… Ou je ne sais quel nouvel objet. (Se calme.) Mon poêle chauffe très bien et je n'ai pas besoin de télévision ! Qu’est-ce que j’en ferais, alors que je n’ai qu’à ouvrir la fenêtre pour écouter les oiseaux et voir le canal couler doucement. (Soupir.) J’aimerais venir plus souvent ici, sur le bord du canal. (Faible sourire et voix plus enthousiaste.) L’aube est tellement belle, l’hiver surtout. Avant que le soleil ne se lève, il fait froid et l’on ne voit presque rien. Seulement l’ombre silencieuse des arbres qui caressent la surface de l’eau. Et puis le soleil se lève et c’est le meilleur moment. Les rayons qui traversent la brume. Les maisons au fond ne sont pas entièrement visibles, elles sont comme un mirage. Et la lumière… La lumière est tellement irréelle… Qu’elle donne l’impression que tout peut arriver… Mais rien ne se passe, tout reste calme… Puis quand le soleil commence à chauffer, je rentre chez moi. (Silence, voix de nouveau calme, triste.)

Aujourd’hui je n’ai pas vraiment envie de rentrer… Personne ne m’attend, je n’ai personne à nourrir.
(Silence.) Il ne me reste que son collier… Un petit collier tout simple, que j’ai fait moi-même il y a quelques années… Il n’arrêtait pas de me lécher les doigts lorsque je le faisais, il savait que c’était pour lui…
"Zivot uz není jinakej. Zejtra, co zejtra ? Kdoz pak ví. Zejtra si lehneme do rakví" (2). C’est de Frantisek Gellner, un de nos poètes. Un homme qui a peut-être vécu au bon moment… Oui, il en a bien de la chance d’être mort en 1914, il n’aura pas vu ce que moi j’ai vu. Ce monde qui dépérit en croyant grandir. Ou peut-être est-ce moi qui dépéris… Je ne sais pas… Je me sens comme vidé de tout, comme le canal avant le lever du soleil… Comme l’eau du canal… Elle a l’air si sombre, si profonde et si vide…
(Voix troublée.) Elle coule, comme des larmes… Des larmes froides, que même le soleil ne parvient pas à réchauffer… (Gorge nouée.) Des fois j’aimerais pouvoir pleurer aussi librement que l’eau le fait… Ce doit être un tel soulagement, de libérer ces douleurs qui me font souffrir... Ce mal qui me ronge pour me laisser vide. (Il remet son béret, fixant le sol du regard.) Troublé et froid… (Long silence.) Je voudrais partir. Partir comme elle, qui s’écoule vers ailleurs… C'est peut-être mieux là-bas… (Redresse la tête, au bord des larmes.) Qu’ils la prennent, ma maison ! (Dans un murmure.) Qu’ils la prennent…

Il serre ses mains en se recroquevillant sur lui-même. La lumière diminue en même temps, on entend le bruit d’un corps qui tombe dans l’eau, les oiseaux et l’eau se taisent. Après un silence dans le noir, les oiseaux se remettent doucement à chanter, suivis du bruit de l’eau. La lumière revient progressivement, éclairant une scène vide. Arrivée à la même intensité qu’au début, elle diminue de nouveau avec les sons, pour arriver à un noir et un silence complet.


(1) Le petit lac
(2) « Hélas c’est comme ça la vie. Demain, quoi demain ? Quel écueil ? Demain nous dormirons dans des cercueils. » Extrait de
Perspective (Perspektiva), poème de Frantisek Gellner.

 

 

 

 

Suicide

Boîtes de médocs renversées
Cigarette à peine entamée
Trop vite tout ça c’est passé
Elle court déjà pour le chercher

N’a pas eu le temps de fumer
Avant de voir l’autre côté
Partir, aurait-il regretté
De laisser ici son passé

Yeux fermés, les larmes ont coulé
Au fond du trou la fleur fanée
Tous ici une fois rassemblés
Pour les joies, les peines, épuisée

Trop vite tout ça s’est passé

 

 

 

 

Héritage

Des étagères de vieux livres poussiéreux
Dont les pages laissent apercevoir ses yeux bleus
Je me glisse dans une veste préférée
Dans la poche gauche ses lunettes oubliées

Comment puis-je retenir la douleur poignante
Qui m’obsède de cette image lancinante
Sourire de ses yeux et sa main chaleureuse
Cette présence qui pouvait me rendre heureuse

Je laisse errer mon regard sur tous ses tableaux
Son jeu d’échec, son journal et ses bibelots
Dans ce bureau je ressens toujours sa présence
Comme si ici il m’observait en silence

Mais dans son coffre de bois noir ce corps sans vie
M’est désormais et à tout jamais interdit
De lui il ne me reste que ces quelques pages
Et pourtant jamais je n’oublierai son visage
 

 

 

 

 

 Abandon

Cheveux longs et barbe grise
Sourire figé, il pleure
En silence, dans la brise
C’est devant elle qu’il meurt

Yeux fuyants, elle ne voit
L’homme aimé, qui autrefois
Lui souriait sans raison,
Et fuit, sans faire attention

Maintenant il est trop tard
Allongé, regard éteint
Elle ne peut plus le voir
Cet homme qui était sien

 

 

 

 

 Chœur blanc

(Cinq fois déjà qu’elle passe. Elle ressemble à un chant d’église. Un chœur. Un chœur d’elfe, c’est tellement étrange et magnifique. Elle me provoque ce fameux frisson, vous savez le frisson qui vous court le long de l’échine et vous redresse le dos. Puis il se propage dans vos membres en vous hérissant les poils. Ce n’est pas désagréable, une sensation triste et virulente. Après sa mort, ce chant m’a fait verser plus d’eau que la rivière qui coulait au bas de sa demeure. Cela peut sembler stupide, car les eaux qui s’écoulent sont infinies. Mais pourtant, ma peine semble elle aussi infinie, alors pourquoi mes larmes cesseraient-elles ? Je ferme les yeux et laisse mon esprit s’en aller.)

Je marche en un endroit inconnu, des cloches m’appellent, une musique éloignée et inconnue. Je m'approche, un long escalier aux marches d’un marbre blanc comme je n’en ai jamais vu. Des voix profondes, sereines et emplies de mélancolie. Un temple, du moins en ai-je l’impression. Il est lui aussi d’un blanc étincelant, mais ses murs disparaissent dans une étrange brume aux volutes intriguantes. J’entre. Les voix me font frissonner et font trembler mon cœur. Une grande salle immaculée. Tout au fond, un siège, seul. Un trône éclairé d’une lumière que j’aurais dit divine si je croyais en un dieu. Il est là, sur le siège. Les larmes viennent et coulent sans que je ne puisse rien y faire. Il est là, en face de moi, il me sourit. Je ne peux ni ne veux y croire. Je m’avance. Si. C’est lui. Je souris moi aussi à travers mes larmes et m’avance encore. Les voix se font plus fortes et tout ceci me semble tellement irréel. Mais je suis bien devant lui, il me prend dans ses bras. Je m’y blottis, en pleurs. Je suis tellement heureuse de le revoir, c’était mon vœu le plus cher. Mais il m’écarte doucement. Il me regarde, ses yeux bleus me sourient. Je ne veux pas qu’il s’éloigne. Son image devient floue. Il n’est plus. J’ouvre les yeux. Une poutre, un plafond, ma chambre. Je suis sur mon lit, jamais je n’ai visité cette grande salle blanche où il se trouvait. Ce n’était qu’un rêve, si doux et si douloureux. Je t’aime.

 

 

 

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