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SOMEWHERE OUT OF THE WORLD

 Je ne suis pas d'ici.
Vous qui me regardez
Jouer jour après jour
Le rôle de ma vie,
Vous m'êtes étrangers
Autant que mes atours ;
Je suis ailleurs, je suis
Dans mon corps exilée
Hors du monde et des jours.

Que la musique m'enivre
Et m'enlève au fil de l'onde,
Où le cœur léger peut suivre
D'autres voies et d'autres rondes ;
 

Que la musique m'emporte
Où les mots enfin se taisent,
Où l'on rêve sans l'escorte
De la pensée lourde et niaise ;

Que la musique m'abîme
Et déchire en deux mon âme,
Ourlée de tant de sublime
Qu'elle y brise un corps en larmes !

 Ou bien qu'un livre, un paysage
Guident les pas de mon esprit,
Plus près de lui dans ce voyage
Qu'au sein de vos parcours sans vie...

J'aime mieux crever de silence
Que subir les bruits de ce monde,
Et j'exècre l'insignifiance
Qui sourd de cette foule immonde !

Solitude, à moi ! solitude,
Offre-moi ta divine épaule ;
Je suis gavée de multitude,
Je m'épuise à tenir mon rôle...

 Il me faut l'oubli, l'oubli et le calme,
Retrouver l'ailleurs où j'étais déjà,
Où survit sans bruit ma pauvre vieille âme,
Cet ailleurs étrange où vous n'êtes pas.

Laissez-moi sombrer dans mon Autre Part.
Je ne vous hais pas ; vous êtes si loin...
L'horizon dessine un brumeux départ
Au fond de mes yeux... Je suis libre, enfin !

 Libre et seule, au milieu de votre absurdité.
Distante à vos regards, séparée de vos pas,
Je vois passer des corps sans forme ni beauté
Dans un épais brouillard où se perdrait ma voix.

Je ne vêtirai pas vos habits de parade,
Vos voix de simulacre et vos discours de jais ;
Pourquoi consentirais-je à cette mascarade ?
Je ne suis pas du monde et n'en serai jamais.

Et pourtant, qui saura combien je donnerais
Pour qu'un seul être, un jour, peut-être un seul instant,
Puisse percer ma bulle, et comprendre d'un trait
Mes gouffres, mes hauteurs, et mes pleurs de géant ?

*

Plongée


Le vaste océan qu’on rêve en enfance
Aussi chaste et franc qu’un vent printanier
Turquoise et chantant, radieux d’innocence
L’océan existe et je l’ai trouvé

Il m’est apparu comme un coin de ciel
Qui révèle un monde à l’œil étonné
Comme ressurgit l’abîme éternel
Il m’est apparu dans tes yeux d’été

Comme une trouée fait voir le soleil
Et ravit la vue d’azur aveuglée
Il s’est dévoilé candide merveille
Intense et limpide et j’y suis tombée

J’ai nagé captive en ses eaux profondes
Ivre de lumière et de liberté
Et partout régnait jusqu’au fond des ondes
La même insolite et pure clarté

J’ai croisé des fous, débusqué des sages
Épié des géants qui s’y reposaient
Et vu mille idées vives et sauvages
Qui faisaient la course et s’y mélangeaient…



Quand j’ai fait surface et repris mon air
La fumée baignait l’horizon houleux ;
Seul restait ce clair noyé de lumière
Peignant çà et là quelques points de bleu.

*

 

 

 

 

Un lien


J
e croyais que j'avais arraché toute ma peau
Je croyais marcher nue en traînant mes lambeaux
Je croyais que mes entrailles me sortaient par le ventre
A force de ne plus supporter mon corps
Je croyais n'être plus qu'un squelette inutile
Mécanique stupide continuant de mouvoir ses barreaux
Avec mon coeur tombé tout en bas, détaché,
Morceau de chair pathétique cherchant sa place et perdant son sang
Je croyais marcher pieds nus dans ma souffrance
Je me voyais ainsi vide et sanguinolente
Les yeux fixés sur des empreintes rouges qui me demandaient à chaque pas si c'était le dernier ou s'il en fallait
encore un
Et encore un
Et encore un
Je croyais que c'était le dernier –


Et alors je l'ai vue
Ma fille
Elle a couru vers moi
Elle n'a pas eu peur
Elle était entière et elle m'a regardée
Avec ses yeux de ciel qui avaient tout compris
Deux yeux profonds d'azur sans faille ni façade
Elle m'a regardée
Et mes morceaux se sont recollés
Et tout a repris sa place
Le coeur les viscères la peau
Tout a disparu qui salissait le sol
Elle a crié Maman
Je ne pouvais rien dire encore
La cicatrisation aussi, c'est douloureux
Mais elle n'a rien dit non plus
Elle m'a sauté dans les bras
Elle a serré mon corps tout neuf
Et j'ai pleuré.

*

 

Firmament
 

Ciel sans fin, ciel pur où dorment les anges
Dis-moi ce qui fait ta couleur étrange.
Où vas-tu puiser l'acuité sublime
Qui donne à tes yeux l'éclat des abîmes ?

Quel tissu bizarre accroche ses plis
De songe et d'histoire aux clous de l'oubli
Si bien que l'on croit voir en cette moire
Les vivants reflets de notre mémoire ?

Dans ton vide épais se meuvent des ombres
Et dans ton regard luisant de pénombre
Naissent des récits qu'aussitôt tu gommes,
Les morts et les vies de millions d'hommes...

Oui, c'est dans les coeurs, c'est dans les prunelles
De ceux qui fixent ta nuit éternelle
Que tu trouves l'or des espoirs fragiles
Et la profondeur de ton noir stérile !

Ciel étoilé, qu'en toi mon oeil se fonde !
Tes cent lueurs à mes humeurs répondent,
Ton espace avide est l'écho du mien
Qui m'écartèle entre tous les demain !

Ciel qui s'efface aux premières pâleurs,
Laisse blêmir avec moi ta couleur,
Délivre mes voeux de leur vaine attente
Et que revienne et glisse l'aube lente.

*

 

Empreinte


C'est une fine empreinte au fond de ma mémoire
Une empreinte de plus parmi les cicatrices
La trace qu'a laissée le bleu de ton regard
N'est qu'une autre rayure au front de l'édifice

Je ne suis pas surprise ou si peu après tout
Qu'est donc une griffure à qui fut brûlé vif
Cette amertume-là j'en connaissais le goût
Un espoir satisfait m'aurait semblé fictif

C'est étrange on apprend si peu de ses souffrances
Pas même à les subir pas même à renoncer
A les masquer peut-être sous l'indifférence
A se taire et sourire au lieu de trop pleurer

Mais le froid qui s'infiltre est cette fois trop grand
Et je les reconnais ces courants d'air de l'âme
Ils ne cesseront plus de souffler à présent
Ton empreinte a fait plus de dégâts qu'une lame

*

 

Une seconde


Une seconde nue qui tire à soi le temps
Comme l'insecte aspire à lui la toile dense
Un concentré de vie qui tisse dans l'instant
L'intensité du cri sous le poids du silence

Une seconde unique au cœur de l'existence
Où convergent soudain tous les fils du possible
Où le sentir se mêle à l'instinct, où les sens
Hurlent mieux que l'esprit le miracle indicible...

Une seconde bue comme un philtre d'amour
Une infusion magique ou un poison mortel,
Absorbée sans savoir si l'on verra le jour
Quand cessera ce temps distendu d'éternel !

- Le temps reprend son cours, mais la seconde inouïe
Abandonne au chaos l'être qu'elle a changé ;
Celui qui put capter le pur suc de la vie
Garde en lui cet abysse où son cœur s'est figé.


***

Une seconde nue
Qui tire à soi le temps
Comme un astre inconnu
Qui rayonne en mourant

Une seconde émue
M'a révélé l'instant
De te voir pur et nu
Me comprendre en souriant.

*

J'ai rêvé que je partais...


J'ai rêvé que je partais
Un soir un peu différent
Peut-être un peu plus parfait
Plus triste ou plus scintillant

J'ai rêvé que je partais
En courant éperdument
A travers blés et futaies
Pour apprivoiser le vent

J'ai rêvé que je partais
Sur un étalon fringant
Dans le petit matin frais
Déroulant son blanc ruban

J'ai rêvé que je partais
Soudain vers d'autres rivages
Sans but ni plan ni projet
Pour suivre un amant sauvage

J'ai rêvé que je partais
Comme on quitte un vieux cocon
Le cœur neuf et sans regrets
Ni souvenirs ni prison

J'ai rêvé que je partais
Pour le bonheur de partir
De marcher comme on renaît
Et d'inventer l'avenir

J'ai rêvé que je partais
La nuit m'appelait tout bas
C'était beau comme un secret
La terre écoutait mes pas

J'ai rêvé que je partais
Me dissoudre au firmament
Et qu'enfin je contemplais
Le vivace et pur présent.

*

 

 

 

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© Séverine Folliard / Waënelin

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