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LINGER ou l'écheveau de la vie par Waënelin
LINGER s'ouvre sur une porte. Une porte fermée, comme le précise le titre de l'image, mais qui laisse filtrer par sa baie vitrée, face à nous, un long rai de lumière vertical. La photo à elle seule ne suffirait pas, sans doute, à suggérer l'idée de naissance. Mais elle est suivie par une autre image qui met elle aussi en exergue l'entrée de la lumière, puis par trois photos successives de fenêtres: trois fenêtres donnant toutes sur l'extérieur, toutes basées sur un jeu d'ombre et de lumière très tranché, l'une d'elle éclairant le visage d'un jeune homme tourné au-dehors.
A l'autre extrémité du livre, le texte « Que te dejen... » clôture le voyage par des lignes magnifiques sur la mort: non la nôtre, mais la mort des autres qui contamine notre vie, qui nous hante tout au long de notre vie. Car la mort habite la vie, elle est tissée dans les fibres-mêmes du vivant, alors même que le vivant ne peut jamais en avoir l'expérience directe puisque quand il meurt, il n'est plus... Et pour l'homme, elle est également inscrite au plus profond de sa conscience. LINGER est, à mon sens, un livre sur cette présence de la mort au cœur du vivant. Sur cette échéance au sein de la vie qui en fait à la fois la valeur et le drame, comme le noir éclaire le blanc - jamais l'un sans l'autre: la beauté dans le contraste, ainsi que nous le montrent bon nombre de photos. Linger, rappelons-le, signifie s'attarder, dans le double sens de quitter à regret, prendre son temps (on pourrait traduire cela par flânerie, errance, mais le mot anglais est plus fort) et de trace rémanente. Ce titre colle au livre comme un gant. Le poème lui-même mériterait un commentaire complet, que nous ne ferons pas ici... quelqu'une disait sur un autre forum qu'elle y voyait le cycle de la vie, les saisons se déroulant les unes après les autres. J'y vois également les deux éléments que l'on retrouvera tout au long du livre: nostalgie du passé, hantise de la mort à venir.
Quelques pages plus loin, il y a la photo d'un berceau. Plus exactement, la photo d'un chemin avec d'un côté les jambes d'une femme assise, que l'on discerne peu, et de l'autre côté, le berceau, seul. Face à cette image, un texte d'une amertume presque insoutenable, Parker - description d'un vieil homme marqué par la vie surveillant des enfants, qui voit « with no one's eyes all the living, all the dead » (1)... On reverra ladite photo quelques pages plus loin mais cette fois-ci, brouillée par le procédé de floutage qu'affectionne Viggo... brouillée pr le passage du temps. Pages 38 à 40, après plusieurs clichés floutés représentant un enfant qui danse (série des 'Erfoud'), VM pose sur le dernier cliché cette citation de Rûmi: The human shape is a ghost Juste après Parker, on ouvre une double page magnifique, avec deux photos au grain très précis. Au centre, en lettres rouges: « Death will come, always out of season ». Sur la photo de gauche, un chemin bordé de rocailles trace son point de fuite en direction... d'une montagne, qui bouche l'horizon. Sur celle de droite, une lumière d'orage éclaire avec un contraste saisissant de hautes herbes... sur lesquelles un immense nuage « pèse comme un couvercle », pour paraphraser Baudelaire. Difficile d'illustrer mieux la finitude de la vie, barrée par la limite de la mort...
Beaucoup de routes, de chemins aussi dans ce livre, allégories du chemin de la vie... ce qui n'est pas un thème nouveau chez VM - il suffit de lire ses poèmes. Le thème du voyage est bien présent, comme avec cette photo d'une silhouette vue dans le rétroviseur d'une voiture... et toujours le thème du temps, sur lequel je ne veux pas trop m'appesantir ici car nous le ferons sur le topic réservé du forum, tant il imprègne, comme un fil d'Ariane, tous les livres de Viggo et plus particulièrement celui-ci. * LINGER est-il un livre triste? Peut-être... ce que vous venez de lire vous aura sans doute donné cette impression. Il est indéniable que certaines photos, certains textes sont extrêmement durs - je pense à Letter to Brigit, bien sûr, mais surtout à Done, atroce, et à la photo Kaitoke 7, 2003 de la page 87, autoportrait de Viggo montrant un visage totalement spectral, qui me serre la gorge à chaque fois que je le vois (cf ci-dessus). Pourtant l'impression d'ensemble dégagée par le livre n'est pas lugubre. Car cette présence du temps dont nous parlions tout à l'heure se révèle aussi à travers la perception d'une sereine acceptation ; sagesse peut-être, ou en tout cas maturité. Parfois douce nostalgie, amertume ou regret, parfois spleen plus violent certes, ou chagrin bouleversant ; mais toujours vus comme à travers un prisme, avec recul, avec distance. Comme d'un voyageur qui regarderait passer sa vie avec celle des autres. Et qui se prend en photo, d'ailleurs, comme il photographie les autres... La vie passe, oui. Que faire alors sinon en capturer quelques instants?
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