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Cursive, in Recent Forgeries, p.34
Commentaire par Waënelin La première chose qui frappe à la lecture de ce poème est évidemment le parallèle voulu, annoncé dès les premiers vers, entre la menace d'un ciel d'orage et le climat lui aussi orageux de ce couple qui s'est disputé toute la matinée et dont la tension continue de l'habiter, puisque l'écrit a désormais remplacé le dialogue et que l'un(e) des deux écrit pendant que l'autre se tait. Mais l'image est trop simple et très vite on s'aperçoit que cette métaphore limpide en cache une autre, et que ce "ciel bas et lourd [qui] pèse comme un couvercle", pour paraphraser Baudelaire, pourrait bien être aussi le poids du passé, un passé véhiculé par l'écrit et qui vient contaminer le présent comme une gangrène. Poids et tension de l'écrit, qui transforme le présent heureux ou malheureux (car le "shared past", on le sent, se réfère bien ici à un présent, par là-même qu'il est partagé) en un passé emprisonnant et étouffant.
"Memory follows me. To be ignorant of the past is a choice." écrivait VM dans son journal en 1998. Le poids du passé, son immersion ou son surgissement dans le présent constituent un thème récurrent chez VM : cf Communion qu'on a vu mais aussi Home, Keepsake, Wading, North Sylvan Road, Remain, les magnifiques Castro's et First Light, et d'autres. Notre passé nous fait et nous le faisons, nous nous faisons par lui, dans un empressement toujours renouvelé d'unir dans la cohérence de notre moi le présent que l'on vit et le passé que l'on quitte : "it is willingness to join soil, sound, hands". (suite de l'extrait du Journal de VM, vu dans SignLanguage).
Double trahison de l'écrit qui non seulement fige et emprisonne sans pitié tous les moments d'une vie, y compris ceux que n'aurait peut-être pas choisi d'assimiler le moi vivant, y compris ce qui aurait peut-être été gommé par le simple cours du temps ("nothing omitted") ; mais encore condamne ces moments à être réécrits, reformulés, repesés à l'aune déformante de la subjectivité de l'écrivant ("everything rewritten") ... Notons ici le côté mesquin des "shorthands", l'imagerie négative véhiculée par ce mot renforcée par le rythme rapide, aux phrases courtes et simples comme celles d'une comptine : "Little pen, never stops. Nothing omitted, ewerything rewritten. (...) We don't fight, we don't lose". L'amertume est palpable de celui qui regarde, impuissant, s'inscrire sous ses yeux un passé qui n'est pas le sien, qui ne lui convient pas et qui pourtant parle de lui, le convie de force sur le papier.
Mais la fin du poème est ambiguë et ce n'est sûrement pas un hasard. Car que vaut cette défense, si c'en est une ? L'art n'est-il pas justement, au contraire, ce qui va le plus au fond des choses, ce qui permet de découvrir puis de faire surgir l'intime essence des choses et des êtres ? Le "it's defense" sonne comme une amère accusation, un "mauvaise excuse !", dirions-nous en français... Alors, non, je me défendrai, moi aussi. "I'll put on my clothes", je me recouvrirai. Tu ne verras pas mon âme nue.
Interprétation opposée, par Syra et Tinuviel Syra Ce
poème évoque un sentiment de possession. J'y vois une personne
vraiment possédée par son Art, qui ne peut vivre sans lui
et qui y rapporte tout ce qui se passe autour d'elle. Le désir
de créer devient alors une fièvre qui dévore tout
et n'épargne personne. C'est
étonnant Waé, parce que ma perception de ce poème
est à l'opposé de la tienne.
Tinuviel Je me suis souvent rendue compte que lorsque je me servait de mes émotions nées de conflits ou de mésentente conjugale pour écrire, les mots devenaient parfois plus durs, plus amers que ne l'étaient finalement mes sentiments réels. Les émotions servent de tremplin mais ensuite les mots, leur musique, leur rythme prennent le dessus et ont comme "une volonté propre" d'exister. Celà peut faire souffrir l'autre, qui en lisant comprend d'où vient le "matériau" fondateur, mais qui découvre une force qu'il n'avait pas imaginé et qui se sent "exposé" voire trahi. C'est pour cela que je suis tombé d'accord avec Syra pour inverser les personnages du "drame" présenté. Viggo écrit sur sa vie, ses relations à l'autre et il a certainement vécu cette situation où l'autre lui a reproché de se servir de leurs divergeances comme matière à composer.
Autre commentaire, par Daudie La poésie lance des ponts d'un sens à l'autre, de l'objet à l'image, de l'image à l'idée, de l'idée au fait précis...Elle est la route de la liberté" René CREVEL
J'ai alors axé ma réflexion sur plusieurs propositions reposant sur une constatation unanime pour nous tous : L'écrit est encore une fois omniprésent; c'est notre fil rouge depuis le début du topic... VM nous invite donc encore à nous interroger sur ce "code languagier",ce mode de transmission des idées, des sentiments, des concepts qui semble lui être si cher. Le titre à lui seul fixe la ligne conductrice de l'histoire qui va nous être narrée "cursive" : "écriture manuscrite d'un tracé plus simple et plus rapide que l'écriture en script ou en capitales".
Persiste pour moi une gradation dans la manière dont ce mode d'expression est présenté : VM semble porter un regard de plus en plus sévère à son encontre.
"Inside you write in your diary" : intimité de l'écrit qui permet au second protagoniste de ce poème ( homme?femme?) de se vider des émotions récentes ..Seul(e).Nul n'est censé pouvoir lire, partager, contester ce qui est ainsi déposé sur le papier de manière frénétique ( je rejoins tt à fait Wae sur son analyse : "Notons ici le côté mesquin des "shorthands", l'imagerie négative véhiculée par ce mot renforcée par le rythme rapide, aux phrases courtes et simples comme celles d'une comptine : "Little pen, never stops. ")
"
Nothing omitted" : rien n'est effacé, rien n'est oublié...Rien
n'est donc pardonné. Le narrateur se trouve démuni devant
cet état de fait contre lequel il ne peut rien puisque l'autre
ne veut plus dialoguer.
"Everything
rewritten" : tout peut donc être réécrit. L'
écrit manipulé par autrui , non maitrisé se révèle
traitre cad infidèle à la réalité ( du - celle
du narrateur). "Double trahison de l'écrit[...] fige et emprisonne sans pitié tous les moments d'une vie, [ et ]encore condamne ces moments à être réécrits, reformulés, repesés à l'aune déformante de la subjectivité de l'écrivant. " 4/ l'écrit échappatoire? "We
don't fight; we don't lose" : le rejet de toute confrontation directe
avec autrui semble bien utile au second protagoniste qui trouve ici un
moyen d'échapper à la critique et à la remise en
cause. 5/ l'écrit impudique? Car il révèle le narrateur dans toute sa " nudité affective" sans détour, sans retenue et surtout sans accord préalable. Sous
prétexte qu'il s'agit d'art, le protagoniste-écrivain met
littéralement à disposition d'un autrui connu ou inconnu
"l'intimité émotionnelle" du narrateur.
"Un
acte, d'apparence insignifiant [peut donc offrir ] une révélation
à quiconque sait se réduire à n'être que l'instrument
d'une voix qui s'exprime à travers son être" Cursive en est une belle illustration, vous ne trouvez pas?
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