Retour à Babylone

 

Acceptez, oubliez les différences ou les désirs qui nous séparent et nous laissent pleins d'envie ou de dégoût ! Pourquoi retourner furtivement jouer dans les lieux dévastés ? Pour ironiser sur le sol en ruine, pour ramasser des débris de bébés, des pièces de monnaie, des fossiles, ou bien les cartouches familières et les douilles vides luisant sous les racines empoisonnées dans la poussière noircie ? Nous faisons de bien piètres fantômes, et sommes les derniers à comprendre ou à croire que nous aussi nous nous volatiliserons, exactement comme notre fumée âcre et comme ces étranges flocons de peau et filaments de cheveux, dans une anonyme et insignifiante extinction. Couchez-vous, couchez-vous ; dormir est la meilleure façon de remédier à l'éveil. Faites comme on nous a toujours dit de faire, ne regardez pas en arrière, n'y repensez pas, laissez les vestiges moroses enterrés dans le sable ! Dormez maintenant, rêvez d'enfants qui ont toujours leur tête, de grand-mères rentrant le linge au crépuscule, de bouilloires pleines frémissant doucement au-dessus de braises légères. Ignorez les victimes sans nom, sans os, qui s'aventurent hors des graviers amers pour réclamer leur dépouille pendant que nous dormons en paix.

Payez pour entendre des incantations réchauffées et pleines de préjugés. Ramenez-les chez vous, repassez-vous sur grand écran les solennelles cérémonies nationales battues et rebattues, presque digérées déjà... Puis dormez, par tous les moyens ; nous aurons besoin de toute l'énergie possible pour composer l'anthologie expurgée de l'histoire officielle de la guerre pour la nouvelle génération, pour glorifier les boucheries insouciantes et polir notre longue et fière tradition impériale. À un moment peut-être, retrouvant fortuitement nos yeux et nos oreilles, nous nous surprendrons à verser dans une interprétation personnelle. Peu de nos prises resteront assez vaillantes pour abreuver le soleil de leurs redites modestes, émoussées par le temps, pour formuler à nouveau leurs lois spécifiques et unificatrices. La distribution à l'étranger et les ventes anticipées ont déjà rentabilisé notre version des événements ; toutes les étapes de la victoire doivent être atteintes dans les délais.

Cela peut devenir si calme, avec ou sans le regard des morts sur nos incessantes occupations. De notre promontoire incliné, nous verrons peut-être en contrebas une dernière femme qui se fraie un passage à travers les craquelures d'un oued parcheminé, marmonnant pour elle-même – ou bien chante-t-elle à notre intention ? – en contournant la façade de granit pelée pour disparaître dans un bosquet de tamaris aux ombres grêles et vacillantes, le long de la route principale. Bientôt nous n'entendrons plus que notre respiration ; le schiste refroidira et les chauve-souris partiront en chasse, prenant la relève des hirondelles repues. Où que l'on soit la nuit est un foyer, l'obscurité une voix qui nous souffle de rentrer en nous-mêmes, et le calme une invitation à passer en revue nos coûteux succès avant que le matin n'apparaisse entre les fleuves jumeaux de notre berceau commun.

 

Texte original: Back to Babylon, in Linger (2005)

 

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