Le sang du temps

 

Une maison, comme toute autre maison, bâtie pour abriter les rêveries à venir. Nouveaux placards, coffres, lits, rebords de fenêtre, éviers, étagères, sanitaires : véhicules d'un optimisme largement injustifié, d'un espoir aveugle – peut-être la meilleure sorte d'espoir. Bien que ces choses soient difficiles à obtenir, je n'aspire plus désormais à supporter le poids de leur espérance (1), ni à répandre plus que ma part du sang du temps. Ces réceptacles m'évoquent des pièges dans lesquels je ne suis ni désireux ni prêt d'entrer, et je les abandonne aux autres avec reconnaissance. Cette impulsion n'est peut-être qu'un mouvement futile et vite avorté pour me détourner des fins auxquelles je ne peux échapper, puisque je persiste à respirer ma ruine toute la journée, inhalant de nouveaux murmures et m'empoisonnant de fumée familière. Le souvenir des exhalaisons passées pèse toujours sur mes pensées vigilantes – châtiment mérité pour avoir survécu si longtemps, et avoir vécu seul (2). Bientôt je devrai mettre à bas les échafaudages que j'ai toujours sus provisoires, et quitter seulement ce qui pourrait tenir debout face au temps et parler de soi-même quand je serai parti. Ce serait idéal de rester immobile, assez en retrait pour voir ce qui arriverait ensuite. Quand j'étais enfant, je connaissais mon corps et comprenais que ce n'était pas le mien. Ma conscience n'est pas propre, et j'ai peur d'une reconstruction de plus. J'essaierai de me racheter par d'autres gestes, mais je me sens seulement capable d'imaginer des moyens de respirer mieux, afin de pouvoir dire au-revoir et ne plus faire de nouvelles promesses.

(1) i.e. de l'espoir de les posséder
(2) litt. "par moi-même" (for living on my own)

Texte original: Blood of Time, in Linger (2005)

 

______________________

©  tous droits réservés - all rights reserved
Les images, photos, textes et traductions présents sur ce site sont la propriété exclusive de leur auteur.
NE REPOSTEZ RIEN SANS PERMISSION